
En métropole, les opérations de régulation concernent principalement les sangliers dont les populations explosent et provoquent d’importants dégâts agricoles. À plus de 7 000 kilomètres de là, en Martinique, les chasseurs et tireurs spécialisés sont confrontés à un tout autre défi. L’espèce à contrôler n’est ni un grand gibier ni un prédateur, mais un reptile, en la personne de l’iguane rayé d’Amérique du Sud (Iguana iguana). Le 23 juin dernier, une importante opération coordonnée par la commune de Schœlcher et le Parc naturel de Martinique a mobilisé quatorze tireurs répartis en trois équipes. Leur mission étant de limiter la progression d’une espèce exotique envahissante dont l’expansion menace directement l’équilibre écologique de l’île. Une intervention qui illustre parfaitement l’évolution des missions de gestion de la faune sauvage, où la préservation de la biodiversité impose parfois des mesures de régulation ciblées bien éloignées des problématiques rencontrées sur le continent.
Une espèce introduite devenue envahissante
L’iguane rayé n’est pas originaire de Martinique. Introduit dans les années 1960, il s’est progressivement installé sur l’ensemble du territoire martiniquais. Profitant d’un climat favorable, de l’absence de prédateurs naturels et d’une remarquable capacité de reproduction, l’espèce a connu une expansion spectaculaire. Les opérations menées à Schœlcher se concentrent sur plusieurs secteurs particulièrement touchés, notamment Batelière, Saint-George, le Lido, le campus universitaire, Madiana et la batterie Sainte-Catherine. L’année précédente, plus de 200 individus avaient déjà été prélevés sur les communes de Schœlcher et du Carbet. Comme pour les populations de sangliers sur le continent, les gestionnaires doivent composer avec une espèce capable de coloniser rapidement de nouveaux territoires. Une femelle peut pondre plusieurs dizaines d’œufs par an, favorisant une croissance rapide des effectifs lorsque rien ne vient limiter leur développement.
Des impacts environnementaux et matériels bien réels
La présence de l’iguane rayé ne constitue pas seulement une curiosité exotique. Les conséquences de sa prolifération sont aujourd’hui clairement identifiées. En milieu urbain, l’espèce fréquente les jardins, les espaces verts, les décharges et les zones habitées. Les terriers qu’elle creuse peuvent fragiliser certaines infrastructures, provoquer des affaissements localisés et détériorer différents réseaux. Les dégâts sur les cultures familiales, les plantations ornementales et les potagers sont également régulièrement signalés. Les gestionnaires soulignent aussi les risques sanitaires liés à la présence de bactéries telles que les salmonelles. Enfin, dans certains milieux naturels sensibles, notamment les mangroves, la pression alimentaire exercée par ces reptiles peut contribuer à la dégradation de la végétation. Ces différents impacts justifient l’intervention des autorités locales qui disposent, depuis plusieurs années, d’un cadre réglementaire autorisant la destruction des spécimens d’Iguana iguana afin de protéger les écosystèmes martiniquais.
Sauver l’iguane des Petites Antilles, un enjeu majeur de conservation
Au-delà des nuisances, la principale justification des opérations de régulation demeure la sauvegarde de l’iguane des Petites Antilles (Iguana delicatissima), une espèce emblématique des Antilles françaises.
Cette espèce endémique est aujourd’hui confrontée à une double menace. D’une part, l’iguane rayé occupe les mêmes habitats et entre directement en concurrence pour les ressources alimentaires et les sites de reproduction. D’autre part, les deux espèces peuvent s’hybrider. Cette hybridation constitue un danger majeur pour la conservation de l’espèce locale puisqu’elle entraîne une dilution progressive de son patrimoine génétique. À terme, c’est l’identité même de l’iguane des Petites Antilles qui pourrait disparaître. Dans ce contexte, les opérations de prélèvement menées en Martinique relèvent pleinement d’une logique de gestion adaptative de la faune sauvage. Comme les régulations de sangliers en métropole ou les actions conduites contre certaines espèces exotiques envahissantes ailleurs en France, elles poursuivent l’objectif précis de préserver l’équilibre des écosystèmes et protéger les espèces les plus vulnérables. Une mission qui rappelle que la chasse et la régulation peuvent prendre des formes très différentes selon les territoires, mais répondent toujours à la même exigence de gestion responsable de la biodiversité.
