Ana Tissot-Gadret, vétérinaire chirurgien et chasseresse. Une interview étonnante !

 Vétérinaire chirurgien pendant près de quarante ans, Ana Tissot-Gadret est aussi chasseresse. Loin d’être une contradiction, ce double regard incarne chez elle une vision lucide, sensible et profondément ancrée du vivant, où l’amour des animaux n’exclut ni la réalité de la mort, ni l’exigence de l’éthique.

Dans son roman Vanités, publié aux éditions Baudelaire, elle aborde cette relation complexe à la nature, à la souffrance, à la consommation, mais aussi aux croyances et aux choix de vie qui éloignent parfois les êtres les uns des autres.

Interview d’une femme peu commune, qui refuse les oppositions faciles et invite à regarder le vivant dans toute sa vérité.

Comment répondiez-vous à ceux qui ne comprenaient pas qu’une vétérinaire puisse être aussi chasseresse ?

J’ai exercé avec passion mon métier de vétérinaire pendant presque 40 ans, dans une zone semi-rurale des Landes. J’y ai soigné essentiellement des chiens et des chats. Mon activité principale était la chirurgie. Dans ce contexte, j’ai côtoyé de nombreux chasseurs et chasseresses, avec lesquels je partageais l’amour de la nature, du vivant, des chiens. Les autres propriétaires percevaient très bien, me semble-t-il, mon empathie, mon désir de soigner, de « réparer ce qui est cassé ». Beaucoup d’entre eux n’avaient aucune idée de ma relation avec la chasse. Je n’avais pas de raison de la revendiquer au sein de mon activité. En revanche, si l’occasion se présentait d’aborder le sujet, je ne l’évitais pas, au contraire : je racontais le lien formidable avec mes chiens, le respect du gibier, le refus de la souffrance. Ceux qui voyaient une contradiction entre les deux activités étaient parfois un peu ébranlés. En général pourtant, ils se montraient respectueux tout en ayant du mal à s’éloigner de leur vision manichéenne.

À quel moment avez-vous compris que ce n’était pas une contradiction pour vous ?

Enfant, j’étais tellement passionnée par le vivant que je refusais l’idée même de la mort. Plus tard, j’ai compris que la mort existait et qu’au lieu de la rejeter, il était préférable de l’accepter comme l’une des conditions de notre éphémère passage sur Terre. Encore plus tard, j’ai rencontré des chasseurs respectueux (je précise car, hélas, comme partout, il y a des comportements blâmables), dont l’un est devenu mon mari – vétérinaire lui aussi. Ils m’ont fait découvrir la nature dans toute sa complexité, la vie et la mort qui s’y côtoient en un équilibre subtil. C’est en comprenant que la mort est un aléa de la vie que j’ai également compris qu’il n’y a pas de contradiction entre l’acte de soigner et celui de prélever des animaux pour les consommer. J’ai voulu illustrer cela dans mon roman en racontant entre autres une discussion entre les membres de la famille de la narratrice et un ami non chasseur.

Peut-on aimer profondément les animaux tout en acceptant de les chasser ?

La supposée contradiction que certains voient dans ces deux notions se fonde probablement sur un rejet de la mort, comme je le voyais moi-même enfant.La mort est devenue taboue : on ne la montre plus, on ne veut plus la voir. On consomme volontiers du poulet, du porc, mais on ne veut rien savoir de la manière dont ils sont abattus, à l’abri des regards. Masquer la mort, comme on a tendance à le faire en Occident depuis la fin du XXe siècle, me paraît être une tentative pour l’ignorer, l’oublier. Le réveil ne peut être que douloureux. L’éleveur de bétail, qui nourrit, dorlote et veille sur ses animaux, les aime lui aussi profondément. Il faut être allé dans les élevages pour comprendre cela. Pourtant l’éleveur sait que ses animaux seront abattus. Il recherche dans l’aboutissement de son travail la perfection du produit qui rend hommage à la vie que l’on prend en échange. L’éleveur est récompensé lorsque l’animal a eu une belle vie, qu’il est abattu dans les meilleures conditions possibles pour lui et qu’il est consommé avec gratitude et respect. C’est exactement la même chose pour le chasseur.

Pensez-vous que notre société accepte mieux la mort lorsqu’elle est invisible ?

Notre société cherche à la rendre acceptable en l’occultant. Mais pour moi, c’est exactement l’inverse qui se produit : plus la mort est masquée, plus elle effraie, plus l’on redoute ce qu’elle représente. À l’époque où l’on voyait davantage les personnes décédées, dans les maisons, dès le plus jeune âge, la mort était acceptée pour ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire un aléa de la vie. Elle nous guette tous. Il est préférable pour tout le monde de ne pas la craindre. Ce qui ne veut pas dire la donner de manière gratuite ou inconsciente, au contraire. La donner, c’est prendre une vie en toute gratitude et assimiler la réalité de notre propre mort.

La chasse vous a-t-elle appris quelque chose sur la vie et la mort que votre métier ne vous avait pas appris ?

La chasse n’a fait que confirmer ce que mon métier m’a enseigné : ce n’est pas la mort qui est insupportable, c’est la souffrance. La souffrance est toujours inutile. Je ne crois pas du tout en la notion de « souffrance rédemptrice ». La souffrance ne sert à rien, elle dégrade tout, jusqu’au jugement. L’objectif principal de mon métier a été de lutter contre la souffrance, y compris celle, morale, des propriétaires. Lorsque je suis confrontée à elle, j’ai un sentiment d’urgence impérieuse ; je ferais n’importe quoi pour la stopper. La chasse est l’activité dans laquelle la vie et la mort se réconcilient ; aimer le vivant avec passion, c’est accepter qu’il soit mortel. C’est repousser notre propre peur.

Finalement, qui est le plus éloigné du vivant : celui qui chasse ou celui qui consomme sans vouloir savoir ?

C’est l’un des divers thèmes de mon roman : pour moi, c’est clairement le deuxième personnage. Celui qui chasse est censé intégrer ensemble les notions de vie et de mort. En revanche, chasser suppose aussi une éthique dans sa pratique qui respecte le sens de l’une comme de l’autre. Autrement dit, chasser sans conscience n’est pas chasser ; c’est à la fois insulter le gibier et tous ceux qui lui vouent la passion qu’il mérite. C’est pourquoi j’évoque aussi dans Vanités l’après-chasse, c’est-à-dire la préparation du gibier, ces recettes mythiques de bécasse ou de lièvre, qui sont une sorte de célébration chorale.

Cet article est paru en premier sur CHASSONS