Le milieu aquatique est en pleine mutation : le silure remplace la truite dans les rivières, tandis qu’en mer des espèces tropicales remontent. Le pêcheur, lui, suit le courant, s’adaptant à la ressource, mais aussi à son époque…
« Il y a un changement majeur qui s’opère dans nos cours d’eau.Certaines espèces coulent progressivement, comme l’anguille, d’autres plongent brutalement comme le saumon, depuis deux années ». Jérôme Guillouët, responsable technique à la FNPF
Impossible donc de prédire la pêche de demain ? « C’est un exercice périlleux, invite à la prudence Jérôme Guillouët. En 2022, certains auraient parlé d’un potentiel retour du saumon ; aujourd’hui, personne ne miserait dessus. » Pourtant, certaines tendances se dessinent. Avec, dans les années à venir, des poissons qui sont amenées à en remplacer d’autres…
La pêche de demain avec les rivières qui changent
« Parler de remplacement peut être mal interprété : ça laisse entendre qu’une espèce pourrait venir en chasser une autre pour prendre sa place. Ce n’est pas le cas. Les communautés ne sont pas saturées, il y a donc, généralement, de la place pour tout le monde », clarifie Nicolas Poulet, chercheur et coauteur du livre : Les poissons d’eau douce à l’heure du changement climatique : état des lieux et pistes pour l’adaptation.
Ce n’est donc pas le silure qui fait disparaître la truite mais une évolution des milieux qui deviennent favorables à l’un et défavorables à l’autre : « Le réchauffement climatique implique deux choses : une augmentation des températures de l’eau et des assecs plus fréquents, plus précoces et plus importants », explique le chercheur. Les poissons cryophiles (qui vivent dans les eaux fraîches) comme la truite fario, voient leurs écosystèmes fondre comme neige au soleil. Tandis que les thermophiles (appréciant les eaux chaudes) comme le black-bass et l’aspe, se développent au fur et à mesure que le mercure grimpe. Les assecs, eux, ont tendance à homogénéiser les communautés selon Nicolas Poulet : « Les portions de rivières qui se vident sont colonisées par des poissons moins sensibles à la température et à la qualité de l’eau. »
( La pêche en ville est-elle l’avenir de la pêche ? )
Là où la pieuvre passe… la pêche de demain touche aussi la pêche maritime
Ces changements concernent aussi les espèces de mer. « Le homard a pris une claque avec l’arrivée du poulpe », constate Bruno Sevenec, marin-pêcheur à Erquy, dans les Côtes-d’Armor. Les pêches de ce crustacé, mais aussi celles des tourteaux et bulots, chutent en Bretagne. Tandis que d’autres espèces comme la daurade royale y sont de plus en plus pêchées. Là encore, le changement climatique est pointé du doigt.
En Méditerranée, des espèces abondantes dans les eaux tropicales se développent : les prises, de plus en plus fréquentes, de dorades co-ryphènes et d’énormes tassergals font le bonheur des pêcheurs sportifs.
( Le poulpe remonte vers le nord, influençant les écosystèmes. )
En parallèle, dans cette mer, peut-être plus qu’ailleurs, d’autres espèces se raréfient : « Les choses évoluent, c’est certain, et il faut savoir vivre avec son temps : la mer, ce n’est pas un supermarché. C’est elle qui distribue les cartes », nuance Mathieu Chapel, patron pêcheur chez Côté Fish, qui vend en direct sa pêche aux restaurateurs : « C’est notre rôle, à toute la filière, d’éduquer le consommateur en valorisant ces nouvelles espèces plutôt que de s’obstiner à chercher à tout prix à lui fournir celles qu’il a toujours connues. »
Et, demain, c’est peut-être un crustacé invasif, le crabe bleu, originaire d’Amérique du Nord, qui pullule et pourrait inonder nos étals : « C’est excellent ! Pas plus tard qu’hier, j’ai un chef 2 étoiles qui m’a appelé pour travailler ce produit. » Le pêcheur, comme le consommateur, s’adaptera à la ressource, comme à son époque…
Du fil à la fibre : la pêche de demain doit aussi s’adapter à la technologie
« Aujourd’hui, la technologie n’est plus réservée aux professionnels et au milieu marin. Certains pêcheurs en eau douce ont 5 000 € d’électronique sur de petites barques, et même sur des floats tubes », observe Nicolas Moulin, gérant du magasin Idéal Pêche et guide de pêche dans l’Indre.
Depuis quelques années, il a vu les habitudes de ses clients évoluer : « On ne vend quasiment plus de matériel de pêche à la mouche. Par contre, la vente de leurres explose », observe-t-il, constatant également qu’une technologie commence à submerger le milieu : le live. Ces sondeurs ultra-précis permettent de localiser le poisson, d’identifier la taille et l’espèce, et ainsi de pouvoir cibler les individus recherchés : « Le pêcheur n’est plus passif devant sa ligne, il devient un véritable chasseur », analyse Nicolas Moulin.
( De plus en plus de pêcheurs passent leurs sorties les yeux rivés sur un écran. )
Cette technologie, toujours plus poussée, est-elle vraiment l’avenir de la pêche ? :
« Je n’en suis pas certain, se questionne Benoît Lefebvre, chargé de développement loisir pêche à la FNPF, le live ne concernera qu’un type de pêcheur : celui qui cherche les carnassiers depuis une embarcation. » Selon lui, le pêcheur de demain pourrait avoir besoin de retrouver de la simplicité : « Bien sûr qu’il sera heureux de prendre de jolis poissons et de les montrer sur les réseaux sociaux, mais peut-être aussi qu’il en aura marre de toute cette technologie, de mettre 30 euros dans un leurre, et qu’il voudra retrouver des choses simples : une canne, un bouchon et quelques gardons », imagine Benoît Lefebvre.
Selon lui, le pêcheur pourrait aussi devenir davantage urbain et opportuniste, à l’image de la société :
« Je le vois bien longer la Seine, en tenue de ville, à la sortie du boulot, avec simplement une boîte de leurres dans le sac et une canne à la main. »
Mais les plus spécialisés feront peut-être davantage de kilomètres pour aller pêcher une espèce ciblée, là où elle subsiste. De nouvelles contraintes pourraient aussi faire leur apparition…
( Le sentiment de liberté qu’offre la pêche a-t-il encore de beaux jours devant lui ? )
La déclaration des prises pourra-t-elle aussi arriver en eau douce ?
Elle est devenue obligatoire le 12 février dernier en mer pour certaines espèces, comme le bar et le thon rouge : la déclaration systématique des captures ouvre une porte et certains se posent déjà la question : pourra-t-elle aussi arriver en eau douce ?
« Produire de la donnée, c’est toujours bien, surtout quand la ressource baisse, explique Jérôme Guillouët. Mais demander aux pêcheurs de déclarer leurs prélèvements si on n’est pas capables d’évaluer l’impact des autres pressions, ça ne sert à rien. » Prenant alors le triste exemple du saumon. « La déclaration des prises est obligatoire depuis les années 1990. Mais sa pêche a été fermée l’an passé. Car les effectifs ont chuté sans qu’on ne connaisse réellement la raison. » Le pêcheur a fait avec rigueur ce qui lui a été demandé depuis 35 ans. Etant aujourd’hui privé de son plaisir à cause de leviers qu’il ne peut actionner…
Daurade royale Cap au nord !
Aujourd’hui, l’espèce progresse vers le nord au grand dam des conchyliculteurs : la daurade raffole des moules et des jeunes huîtres. Mais le malheur des uns fait le bonheur des autres, et sa pêche, fine et précise, séduit les amateurs jusqu’en Normandie…
Le tassergal, un prédateur méditerranéen
Pouvant parfois dépasser les 10 kg, le tassergal est de plus en plus fréquent sur les bords de la Méditerranée. On le retrouve en pleine mer, mais aussi à la sortie des ports et des embouchures de fleuve, notamment du Rhône, où ce prédateur exceptionnel se délecte de mulets et d’orphies. Le pêcheur sort alors à la tombée de la nuit avec un leurre de surface et espère accrocher l’un de ces poissons lors de l’une de ses impressionnantes attaques. S’ensuit un combat intense, rythmé par d’impressionnants sauts.
3 questions à Benoît Lefebvre, chargé de développement loisir pêche à la FNPF.

“ Je ne suis pas inquiet quant à l’image de la pêche dans la société de demain ! ”
LCF : Est-ce que la technologie pourrait devenir trop performante et donc causer des problèmes ?
Benoît Lefebvre : La technologie n’est jamais un problème, c’est ce qu’on en fait qui peut l’être. Parfois, elle responsabilise aussi. Par exemple, avec le live, il est possible de voir un poisson à 10 m de fond. Le pêcheur sait qu’il ne supportera pas la remontée, notamment l’été. Donc s’il ne souhaite pas garder le poisson, il ne tente même pas de l’attraper, il le laisse vivre. Mais peut-être qu’un jour il y aura des dérives et il faudra alors réglementer…
LCF : Les lâchers du dimanche existeront-ils encore demain ?
Benoît Lefebvre : Oui, dans les milieux dégradés, je pense qu’ils garderont un intérêt. Ça permet d’avoir deux approches qui se complètent : d’un côté le no-kill sur des espèces que l’on souhaite préserver et, de l’autre, capturer un peu de poisson, pour la convivialité et, aussi, pour le manger.
LCF : Comment voyez-vous l’évolution de la pratique de la pêche en lien avec celle de la société ?
Benoît Lefebvre : Le pêcheur vit avec son temps, avec la société qui l’entoure. Par exemple, on parle de plus en plus de bien-être animal : beaucoup de jeunes cassent désormais leurs ardillons, ont un tapis de réception et limitent le temps hors de l’eau du poisson. Le pêcheur sera davantage sensible à ces thématiques et je ne suis donc pas inquiet quant à l’image de la pêche dans la société de demain !
Cet article est paru en premier sur LE CHASSEUR FRANCAIS
