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Le grand tétras est souvent présenté comme une victime du réchauffement climatique. Pourtant, pour Bernard Leclercq, l’un des plus grands spécialistes français de l’espèce, les causes de son déclin sont aussi à rechercher dans les choix de gestion forestière opérés depuis plusieurs décennies. Lors d’une récente intervention, le chercheur a dénoncé les conséquences de certaines exploitations forestières menées au cœur même d’habitats essentiels pour cet oiseau emblématique. Son constat rejoint de nombreux travaux scientifiques, car la préservation du grand tétras repose avant tout sur la qualité de ses forêts, la tranquillité de ses territoires et une gestion cohérente de l’ensemble des facteurs qui influencent sa survie.
Une forêt transformée au détriment des conditions favorable pour l’espèce.
Bernard Leclercq a mené une grande partie de ses travaux sur le grand tétras depuis les années 1970. Sa thèse de doctorat porte notamment sur les populations du plateau du Risoux et du massif du Massacre. Il cite l’exemple du premier secteur dans le Haut-Jura, à la frontière franco-suisse où sous prétexte de couper quelques « arbre scolytés » une coupe rase, pour des considérations économiques, aurait récemment été réalisée à proximité d’une place de chant. Selon lui, l’exploitation ne s’est pas limitée aux arbres commercialisables mais par les moyens techniques utilisés, a également concerné du bois mort et des arbres de peuplements sans réelle valeur économique immédiate, mais essentiels vu la nature des sols. Cette situation illustre un phénomène largement documenté dans plusieurs massifs français. Les études consacrées au grand tétras montrent que les coupes à blanc sont incompatibles avec le maintien durable de populations viables lorsqu’elles touchent des zones stratégiques de l’espèce. Elles modifient brutalement la structure forestière, réduisent les surfaces favorables et perturbent les places de parade qui jouent un rôle central dans la reproduction. Des travaux anciens mais toujours d’actualité soulignent que l’oiseau tire peu de bénéfices de ces espaces ouverts et reste généralement cantonné aux lisières. Le grand tétras est avant tout une espèce des forêts de montagne riches en structures, composées d’arbres d’âges variés, de clairières naturelles, de sous-bois à myrtilles et de secteurs peu perturbés. Il constitue d’ailleurs un excellent indicateur de la qualité écologique globale des massifs forestiers.
La quiétude, une condition indispensable à la reproduction
La qualité de l’habitat ne suffit cependant pas. Le dérangement humain constitue aujourd’hui un facteur majeur de régression. Les exemples observés dans les Vosges démontrent que la fréquentation touristique, l’ouverture de pistes, de routes forestières ou d’itinéraires de loisirs peuvent conduire progressivement à l’abandon de places de chant historiques. Plusieurs études ont montré que des sites occupés durant des décennies ont été désertés après une augmentation des activités humaines à proximité. Cette exigence de tranquillité est particulièrement forte durant l’hiver et le printemps. En période froide, le grand tétras vit sur des réserves énergétiques limitées. Chaque envol provoqué par un dérangement représente une dépense supplémentaire qui peut affecter sa survie. La protection de l’espèce passe donc par une gestion raisonnée de la fréquentation humaine, notamment autour des places de chant et des secteurs de reproduction.
Ne pas oublier la prédation et la gestion globale des milieux
Réduire les difficultés du grand tétras à la seule question forestière serait toutefois une erreur. La prédation des œufs, des poussins et parfois des adultes constitue également un facteur de mortalité important. Renards, martres, corvidés ou sangliers peuvent exercer localement une pression significative sur des populations déjà fragilisées. La conservation de l’espèce nécessite ainsi une approche globale. Celle-ci doit associer une sylviculture adaptée, le maintien de vieux peuplements forestiers, la limitation des dérangements, la préservation des sous-bois favorables à l’alimentation des poussins et, lorsque cela est nécessaire, une réflexion sur la maîtrise des prédateurs opportunistes. Le grand tétras est souvent qualifié d’espèce « parapluie ». Lorsqu’une forêt est capable de l’accueillir durablement, c’est généralement toute une biodiversité forestière qui en bénéficie. Sauver le coq de bruyère ne consiste donc pas seulement à préserver un oiseau mythique de nos montagnes. C’est aussi défendre une vision de la forêt où production de bois, biodiversité et usages humains trouvent enfin un équilibre durable.
